DISTORSIONS TEMPORELLES AU KILOMÈTRE 141 DE LA ROUTE PRÉHISTORVILLES-ARCHÉOPTX

 

Archéoptx, malgré son nom qui sonne un peu antédiluvien, est une ville industrielle située à environ 360 km au Sud-Est de Préhistorvilles. Une large route on ne peut mieux asphaltée et fort bien éclairée la nuit relie ces deux agglomérations d’importance. À première vue, on a l’impression que cette voie semble paisible et inspire un sentiment de sécurité. Il est certes établi que rares s’avèrent les agressions et les embuscades sur ce tronçon et les postes de police ne s’y dénombrent plus, car il y en a tous les cinq kilomètres. Il survient cependant, de manière sporadique, des phénomènes mystérieux sur la route Préhistorvilles-Archéoptx, surtout après le coucher du soleil, qui laissent comment un fort relent d’inquiétude à celui qui les a vécus. C’est que bien des individus subissent, au cours de leur trajet en bus ou en voiture des anomalies horaires, voire journalières, totalement inexplicables dans l’état actuel de nos connaissances scientifiques. Et par une coïncidence qui ne dit pas son nom, lesdits individus ont le net sentiment que quelque chose cloche au kilomètre 141 dudit trajet ou aux environs !

 

Pour expliciter ce que j’affirme ici, je vous propose la lecture de ces quatre témoignages récents, parmi les plus troublants, qui ont le mérite de réunir plus d’un témoin crédible.

 

A. Cas de missing time

 

Le « missing time » ou « temps manquant » est un drôle de truc courant dans les histoires d’OVNI qui consiste en ce que le témoin a l’impression d’avoir vécu ordinairement un événement, alors qu’il a l’a vécu durant un laps de temps beaucoup plus long que la normale. Il y a ainsi comme un « vide » dans son emploi du temps qui échappe à la logique la plus solidement établie.

 

1.     L’affaire du bus PR-0287-BH

 

Le samedi 25 septembre 2004, vers 18 h 30, un bus immatriculé PR-0287-BH longeait la fameuse route Préhistorvilles-Archéoptx, transportant à son bord une trentaine de passagers, dont la distinguée professeure d’art plastique Pauline Ikosak. Tous ces passagers en provenance de Préhistorvilles se rendaient à Bréchet-en-Anophèle, une cité thermale pas très loin d’Archéoptx. Un beau crépuscule ceinturait l’horizon occidental. Cela, les gens dans le véhicule ne pouvaient l’admirer, car ce dernier fonçait en plein sud-est, presque à l’opposé du soleil couchant.

 

Néanmoins, deux ou trois passagers, aux environs du kilomètre 141, constatèrent que ce coucher de soleil n’avait que trop duré : la clarté était la même depuis environ une heure ! Une heure plus tard, à 7 h 30 du soir, la luminosité ambiante demeurait invariable. Le chauffeur, en se retournant, freina de surprise : le soleil couchant n’avait pas changé de place dans le firmament. On se croirait en plein miracle de Josué avec la suspension de la course de l’astre du jour. Émerveillés par ce spectacle unique, plus d’un tentèrent d’appeler l’Observatoire de Préhistorvilles. Eh bien, c’était leur chance : le réseau, bien que présent, ne laissait passer aucun appel et, comble du bizarre sans aucun message vocal d’erreur. L’un des passagers, doté d’un GPS, remarqua que l’appareil n’indiquait aucune coordonnée, comme si les satellites avaient cessé de fonctionner.

 

Notre équipage commençait sérieusement à se demander s’il faisait un mauvais rêve ou s’il s’agissait là d’un phénomène rarissime dont ils sont les témoins privilégiés. Le chauffeur, un monsieur qui se fout un peu de tout, décida quand même de poursuivre la route. Archéoptx est à environ une centaine de kilomètres, c’est-à-dire presque une heure en bus. Bien en prit d’ailleurs à tout le monde : à peine le véhicule gagna-t-il en vitesse que l’obscurité s’installa progressivement. Aux alentours de 21 h, Bréchet-en-Anophèle était en vue. Les gens poussèrent un ouf de soulagement. Ils ne s’imaginaient pas ce qui les attendait…

 

Pauline Ikosak, notre charmante professeure d’art plastique, tenta d’appeler son mari. Dieu soit loué, le réseau passait. Il s’ensuivit un dialogue des plus incroyables.

 

·        « Mon amour, quelle joie de t’entendre, dit l’époux. Où étais-tu donc passée ?

 

·        Comment ça, où j’étais ? Mais à Préhistorvilles, pardi ! Pour présider la conférence au Centre Dupidup.

 

·        Depuis trois jours, on te cherche, toi et tous les autres occupants du véhicule dans lequel tu es montée ! On a failli vous considérer comme portés disparus…

 

·        Elle est bonne celle-là, chéri ! Tu sais parfaitement que j’ai quitté Préhistorvilles vers 17 h et que j’étais censée arriver à Bréchet-en-Anophèle environ quatre heures plus tard, autrement dit vers 21 h.

 

·        Effectivement, Pauline. Il est 21 h… mais le 28 septembre !

 

·        C’est pas vrai ! On a effectué quatre heures de route.

 

·        Et où étiez-vous tout ce temps ?

 

·        Quelle question, chéri ! Sur la route, en train de rouler…

 

·        Pendant trois jours ?

 

·        André, la plaisanterie a assez duré ! Je suis vannée. J’ai pas trop l’humeur à rigoler.

 

·        Si tu penses que je te raconte des salades, consulte Infoway ([1]) avec ton PDA. Vous faites la une de la presse imaginienne ! »

 

Notre professeure ne se fit pas prier. Dans un moteur de recherche, rubrique actualités, elle tapa son nom (quelle humilité !). Elle constata de prime abord que la date affichée sur la page qu’elle consultait était en avance de trois jours par rapport à la date de son chrono digital, ce qui était d’ailleurs le cas pour tous les voyageurs du bus possédant une horloge électronique affichant la date. Les sites relatant sa supposée disparition se comptaient par dizaines. Estomaquée à l’extrême, les yeux perdus, elle tendit son téléphone portable à son voisin de gauche sans même le regarder. Un peu étonné, celui-ci consulta la page et frisa une attaque ! Rapidement, tout le bus fut au courant de l’étrange aventure dont ils ont été les acteurs principaux : un trou de 72 heures s’était glissé dans leur quotidien. Chacun des passagers s’en rendit compte dès qu’il appela ses proches qui ne manquèrent pas de dire, tout joyeux, qu’ils étaient heureux d’entendre sa voix après si longtemps sans nouvelles… À leur arrivée à la cité thermale, les occupants du véhicule furent accueillis presque en héros. En héros du temps, à vrai dire…

 

2.     L’affaire Agbenoun-Kanderq

 

Il pleut à verse cette nuit sur une bonne partie de la région de Fibreux. Il est environ trois heures du mat ce lundi 15 décembre 2002. Un peu grincheux, Wilfried Agbenoun roule dans sa petite jeep vers Archeoptx où son supérieur hiérarchique l’a appelé de toute urgence. Il est accompagné de son beau-frère Anselme Kanderq.

 

·        « Rigolo, le boss ! Réveiller les gens en plein deux heures, ça rend vraiment gai…

 

·        Allons, Wilfried ! Fais pas cette tête. T’auras ta prime de risque et les heures sup.

 

·        Je me demande pourquoi j’ai pas refusé ce boulot d’administrateur système. On peut craquer avant de fêter ses 40 ans !

 

·        Oublies-tu que je suis inspecteur judiciaire et que, des fois, le devoir m’appelle de très bonne heure ?

 

·        Cette pluie, c’est un véritable déluge. Si ça ne se calme pas, je serai contraint de m’arrêter. La visibilité se dégrade de seconde en seconde.

 

·        Ouais, t’as raison. D’ailleurs, on va se garer… »

 

À l’instant où Anselme finit cette phrase, un retentissant coup de tonnerre craque à proximité, suivi d’une vive lueur aveuglante qui n’est pas celle d’un éclair. Quelques secondes plus tard, la pluie cesse subitement et les premières clartés de l’aube illuminent faiblement.

 

·        « Dis, Anselme. Quel coup de foudre !

 

·        Je ne suis pas de la météo, mais je pense que cette lumière et ce son n’étaient pas la foudre.

 

·        Que me racontes-tu là ? On n’a quand même pas rêvé, non ?

 

·        Wilfried, la lueur de l’éclair précède le bruit du tonnerre. Or ici, on a vu l’inverse. Le tonnerre a précédé l’éclair !

 

·        Bizarre, en effet. Ça fait combien de temps qu’on a quitté Préhistorvilles ?

 

·        Environ une heure trente, je crois.

 

·        Anselme, quelque chose cloche ! Il est quelle heure à ta montre ?

 

·        Cinq heures quarante cinq.

 

·        Et en vertu de quoi dis-tu qu’on a fait 90 minutes de route ?

 

·        Ben, c’est l’impression que j’avais. Y a-t-il un panneau indicateur de kilomètres ?

 

·        Oui, juste à côté. 145 km de Préhistorvilles.

 

·        On filait presque à 80 km/h. On a quitté la piaule à deux heures du mat. On devrait atteindre le kilomètre 160 deux heures plus tard, donc à quatre heures du matin. Or bientôt, il sera six heures ! Beauf, je suis dépassé…

 

·        T’as raison, Wilfried. Comme tu le disais, quelque chose ne tourne pas rond…

 

·        Ce soudain arrêt de la pluie, cette mystérieuse « foudre »… On se croirait dans ‘Métanium Cosmique’ ! ([2])

 

·        Anselme, on aura de très sérieux ennuis avec nos supérieurs hiérarchiques !

 

·        Et comment ! Il est d’ailleurs étrange qu’ils n’aient même pas encore appelé.

 

·        Il nous reste approximativement 200 km à parcourir. Même si nous filons à 100 km/h, on mettra deux heures supplémentaires pour arriver à Archeoptx. Sans compter les interminables minutes perdues en cas d’embouteillages.

 

·        Prenons notre courage à deux mains. Excusons-nous du retard présent et à venir. »

 

Wilfried prend son cellulaire. Quelle n’est sa surprise de remarquer que celui-ci ne fonctionne pas. Anselme constate la même chose.

 

·        « Drôle de coïncidence que nos deux batteries soient à plat…

 

·        Je ne te le fais pas dire. Et quelle veine : j’ai oublié mon chargeur.

 

·        Nos patrons seront on ne peut plus ravis de nous revoir… »

 

Comme ils le craignaient à juste titre, Anselme et Wilfried écopent une suspension d’un mois et de trois semaines respectivement. On croit que leur histoire de temps manquant et de foudre étrange est pure invention pour servir de prétexte à leurs divagations professionnelles. Néanmoins, nul ne peut expliquer l’arrêt soudain des fonctions des téléphones portables des deux passagers. Après examen minutieux des appareils, il est constaté que les batteries ont une charge normale. C’est plutôt le processeur de chaque téléphone qui a rendu l’âme, alors que les autres composants assurant notamment la protection dudit processeur n’ont point grillé !

 

B. Cas de temps raccourci

 

Alors que le missing time se caractérise par des vides temporels, plusieurs témoins vivent l’inverse de ce phénomène : le temps semble se prolonger en longueur au sens desdits témoins, alors qu’il s’est écoulé assez rapidement en réalité. À Imaginos, ce phénomène des plus insolites se nomme la « contraction-expansion temporelle », couramment abrégée en « contexpt ».

 

1.      Cas de la famille Stokobma

 

Mireille et Zébédée Stokobma roulent nuitamment sur la voie Préhistorvilles-Archéoptx. Accompagnés de leurs trois enfants, un mec, l’aîné et deux filles jumelles, ils viennent de rendre visite à un familier à Ossuon-les-Claviques, une bourgade à 60 km de Malether. Ils se rendent à leur ville de résidence, Teobrondho, qui ne longe pas la fameuse route, mais vers laquelle on rend en empruntant une voie perpendiculaire, au kilomètre 153. Il est presque 22 h ce 19 juillet 2007. La bagnole vient de passer le kilomètre 125. Béatrice, l’une des jumelles, est prise d’un malaise, chose qui lui arrive très rarement, et demande de s’arrêter. Elle ouvre brusquement la portière et dégueule bruyamment et à grands jets une grosse gerbe jaunâtre sur l’asphalte.

 

·        « Ça t’apprendra à bouffer démesurément. Tu nous as foutu la honte chez les Fyanym en t’empiffrant comme un porc !

 

·        Allons, chérie, du calme ! Tu sais mieux que moi que Béatrice ne se sentait pas très bien depuis le matin.

 

·        Alors fallait qu’elle connaisse ses limites ! Heureusement que tu as eu le réflexe de ne pas dégobiller à l’intérieur. On me paierait 2000 I ([3]) que je ne serais pas prête de tout nettoyer : je suis crevée…

 

·        On est d’ailleurs presque arrivés. La piaule est à environ 40 km d’ici, disons une demi-heure de route.

 

·        Accélère un peu le temps que Béatrice se repose et récupère.

 

·        Je ne sais pas, mais ce chemin ne me branche pas trop. Je ne veux pas jouer au sinistre individu, mais vous n’avez pas constaté que depuis un moment, nous roulons seuls ?

 

·        Et alors ? Quel est le problème ?

 

·        Il est quand même curieux que depuis une heure, nous n’ayons croisé même pas une moto ou un vélo.

 

·        Gaspard, il est plus de 22 h. En plus, c’est jeudi, en pleine semaine. Ferme-la au lieu de raconter des conneries. »

 

Zébédée réplique à son fils avec un ton si sec que le silence pèse durant quelque temps, jusqu’au kilomètre 141 à partir duquel des choses assez inattendues se produisent…

 

·        « Tiens, mon CD saute !

 

·        Les rayures et les traces de doigts, je présume.

 

·        Mais Maman ! Je l’ai à peine sorti de son sachet !

 

·        T’as qu’à vérifier… »

 

Le CD est propre comme un sou neuf et comporte autant d’égratignures qu’en comporte un œuf fraîchement pondu…

 

·        « Tu vois, Maman. Je t’ai dit que le disque est nickel.

 

·        Peut-être que ton CD est nickel, mais la musique qu’il contient est une véritable torture pour mes oreilles ! C’est quoi ce groupe à la con ?

 

·        Tu oses traiter Varans Roses de groupe à la con ? Ils font la meilleure techno de Fibreux !

 

·        Bon, ça va ! Il se fait tard et j’en ai marre du bruit. Je préfère suivre les infos sur Nguma FM. »

 

Mireille appuie sur une touche pour déclencher la fonction RDS. Elle est surprise de constater que le tuner affiche « no signal » ! Ce petit incident serait vite oublié si une autre joyeuseté mystique ne survenait pas.

 

Il est environ 23 h 30. La famille Stokobma roule toujours. Julie, la jumelle au CD, fait remarquer trois détails fort intéressants…

 

·        « Papa.

 

·        Oui, mon sucre ?

 

·        J’ai l’impression que la boussole de bord n’indique pas le Nord

 

·        Julie, je suis trop cassé pour plaisanter. Va faire le coup à tes frère et sœur !

 

·        Mais je suis sérieuse ! L’aiguille devrait montrer la direction de Préhistorvilles. Or elle pointe notre direction qui est le sud-est.

 

·        Bof, elle est sûrement détraquée…

 

·        Mais il y a autre chose, Papa. Tu trouves pas qu’on a un peu trop traîné en chemin ?

 

·        Comment ça ?

 

·        Tu disais qu’on serait là dans 30’ ou dans plus ou moins une heure. Ça presque une heure trente que tu l’as dit… Constate enfin qu’aucun poste de police n’est en vue. Or il est censé en avoir tous les cinq kilomètres…

 

·        Et qu’est-ce que ta caboche de fille de 14 ans veut insinuer ?

 

·        Cette route n’est pas notre chemin de retour. On s’est égarés…

 

·        Gaspard, explique à ta géniale sœur que les dessins animés de science-fiction lui ont dangereusement travaillé le système.

 

·        Sœurette, cette ligne est rectiligne. Même un aveugle frappé de surdité ne peut se perdre.

 

·        Je ne sais pas, mais pour moi, ça ne tourne pas rond. Qu’en dis-tu, Béatrice ?

 

·        Moi je ne pense qu’à une chose : prendre un verre d’eau et dormir sur un bon lit. Toutefois, si ça te chante, je peux appeler la sentinelle, histoire de l’avertir qu’on rentrera plus tard que prévu.

 

·        Bonne idée. »

 

Béatrice compose le numéro et appuie sur YES. Comme toute réponse, un grésillement on ne peut mieux désagréable jaillit du haut-parleur. Elle essaie alors de biper sa sœur Julie. Aucune tonalité perceptible et l’appareil de cette dernière, naturellement, ne sonne pas !

 

·        « Ça devient inquiétant…

 

·        Allons, chérie, il n’y a rien », répond le père de famille d’une voix peu rassurée.

 

Un silence sépulcral s’installe dans le véhicule. Zébédée roule à présent à tombeau ouvert, rongé par l’inquiétude. Il demande intérieurement à son Dieu de les sortir de cette situation irrationnelle. Le Ciel est avec lui : la voie perpendiculaire du kilomètre 153 se laisse voir, que notre conducteur s’empresse d’emprunter. Teobrondho est à cinq minutes et la piaule à une dizaine de minutes de la périphérie de la ville. La famille Stokobma arrive à domicile aux alentours de minuit trente, exténuée. Gaspard sursaute lorsqu’il regarde l’horloge murale. Il se frotte plusieurs fois les yeux, mais c’est la même heure qu’il lit : 21 h 20 ! Notamment, notre garçon de 17 ans croit à un dysfonctionnement. Son esprit cartésien s’émousse rapidement cependant dès qu’il constate, troublé, que l’heure du lecteur DVD et celle du décodeur coïncident avec celle affichée à la montre de la sentinelle. Ils n’ont tout de même pas pu parcourir seulement en dix minutes un trajet qui leur a semblé une éternité. Gaspard informe la maisonnée de cette bizarrerie.

 

·        « C’est étrange, en effet, mais vois-tu, fils, on est K.-O et tu devrais dormir comme nous. On y réfléchira demain et, si ça t’enchante, on peut en parler à Ominous Investigation ([4]).

 

·        Je crois que tu as raison, Papa. Les téléphonent fonctionnent et c’est l’essentiel. Bonne nuit alors !

 

·        Bonne nuit, mon grand ! »

 

2.      Le cas des flics du poste 8

 

Shirley Yandiamig et Lee Nuvamkay sont affectés ce soir au kilomètre 40 de la route Préhistorvilles-Archéoptx. Il est une heure du matin ce 29 mars 2005. Nos deux policiers papotent tout en jouant aux cartes, alors qu’un troisième, Gavin Mc Grandine, scrute la voie. Soudain, comme venant de nulle part, un grand camion vert traverse la route. Il roule sans le moindre bruit, ni de moteur ni de pneus, tous phares éteints. Chose encore plus étonnante, toutes les vitres de l’étrange engin sont peintes en vert opaque, y compris, aux dires de Gavin, le pare-brise avant ! Immédiatement, ce dernier informe ses collègues.

 

·        « Eh, les potes ! Un camion vraiment suspect vient de passer. Il n’a ni phares allumés ni bruit de moteur !

 

·        Gavin, tu as forcé sur le vin ou quoi ? Comment un camion peut-il rouler sans que les moteurs tournent ?

 

·        Tu sais bien que je ne prends ni d’alcool ni de came ! Croyez-moi, c’est tout, bordel !

 

·        Oh, t’énerve pas ! On n’a rien à foutre de toute façon. On peut toujours se distraire en filant un peu ce véhicule. Son chauffeur va ployer sous le poids d’une lourde contravention pour non-allumage des phares. Tu viens, Shirley ?

 

·        Ok, Lee ! »

 

En un rien de temps, nos deux flics embarquent dans leur bagnole à gyrophares. Shirley appuie sur l’accélérateur et fonce à 120 à l’heure.

 

·        « Doucement ma belle ! On ne traque pas un dealer !

 

·        Ça fait longtemps que j’ai conduit cette caisse. Ça me démangeait…

 

·        Hum… Mais n’oublie pas que cette voie est encore fréquentée à cette heure. Faut donner l’exemple !

 

·        Les gens s’imagineront que nous poursuivons un dangereux criminel. D’ailleurs, voilà notre camion.

 

·        On le tient ! Accélère encore, Shirley !

 

·        Eh, faut donner l’exemple !... »

 

La voiture des policiers file à présent presque à 150 km/h. Ce qui est néanmoins assez insolite est que le camion garde une distance constante avec les flics !

 

·        « Non mais ! Quel excès de vitesse, ce gars ! Ça va alourdir son casier !

 

·        Je me demande par quel tour de passe-passe un aussi grand camion peut rouler à cette vitesse…

 

·        Ce doit être un bandit. Non seulement il ne veut pas allumer ses phares, mais en plus, il ose mettre de la peinture à eau sur sa vitre arrière. Qui sait ? Peut-être cache-t-il une cargaison !

 

·        On va en avoir le cœur net. »

 

La course-poursuite se prolonge encore durant 40 bonnes minutes. Non loin du kilomètre 135, le fameux camion ralentit sensiblement. Les flics ont désormais le loisir de le voir sur toutes ses coutures. On dirait un véhicule anti-incendie dépourvu d’échelle. Pas de plaque minéralogique à l’arrière. Quelques secondes après, la bagnole et le camion roulent côte à côte. Lee constate, tout comme Gavin l’avait constaté au poste 8, que les vitres ne laissent rien voir de l’intérieur et qu’aucun son n’émane du curieux engin. « Drôle de spécimen, ce camion, commente Lee. Distançons-le de quelques kilomètres, on va l’intercepter ».

 

Shirley lance de nouveau un coup d’accélérateur. L’avant du gros véhicule est désormais parfaitement visible à partir du rétroviseur. Les vitres sont bel et bien opaques et il n’y a pas de plaque minéralogique. « Comment ce malade conduit-il sans voir la route ? », s’étonne Shirley. Elle n’a pas fini de s’interroger que quelque chose de fort inopiné se produit : le camion disparait purement et simplement ! Estomaquée à l’extrême, Shirley freine violemment.

 

·        « Un problème, Shirley ?

 

·        Lee, suis-je en train de sombrer dans la démence ou le camion a bel et bien disparu ?

 

·        Euh… Ma foi, mais c’est vrai ! Quel est encore ce mauvais tour ? »

 

Apparemment, nos flics ne sont pas les seuls à s’être rendu compte de ce mystère : plusieurs véhiculent viennent de s’arrêter, leurs occupants se demandant s’ils ont rêvé ou pas.

 

·        « Allo, poste huit. Le camion a disparu devant nos yeux. Je répète : le camion a disparu devant nos yeux. Allo ! Allo ! Ça répond pas !

 

·        Essaie la fréquence XK.

 

·        Aucun signal. Tiens donc !

 

·        Bah ! On rentre. Toi, arrange-toi pour disperser les gens.

 

·        Allez, circulez ! Y a rien à voir… »

 

Lee et Shirley se demande en toute légitimité si leur équilibre mental est au top. Ont-ils halluciné ou leur rétine a-t-elle correctement transmis au cerveau la troublante information visuelle. En tout cas, s’ils ont rêvé, ils ne l’ont pas fait seuls : au moins 50 personnes ont assisté à la disparition du camion !

 

·        « Est-ce que Gavin nous croira ? Lui qu’on accusa d’avoir abusé d’une mauvaise gnôle…

 

·        Il est quelle heure déjà ?

 

·        Un peu plus de deux heures un quart.

 

·        On sera au poste vers trois heures. Cette poursuite d’un véhicule fantôme m’a laissé un arrière-goût un peu effrayant

 

·        Ça, tu l’as dit, Lee. Je n’aimerais pour rien au monde le croiser de nouveau ! »

 

Shirley semble avoir parlé un peu trop vite. Comme surgissant du néant, le fameux véhicule jaillit silencieusement de la nuit dans le sens opposé emprunté par les policiers. Il se dirige résolument vers ceux-ci et à toute vitesse. Shirley n’a pas le temps de l’éviter. Au lieu cependant d’une collision nécessairement mortelle, un grand vide se crée dans la tête de nos patrouilleurs qui plongent tout droit dans les abîmes profonds de l’inconscient.

 

Deux heures du matin. Gavin s’étonne que depuis trente minutes, ses collègues n’aient émis aucun message phonique de leur voiture. Il alerte les flics postés dix kilomètres plus loin, afin qu’ils mènent une ronde de recherche en direction d’Archéoptx. Quatre-vingts bornes plus loin, autrement dit au kilomètre 140, ils retrouvent la voiture de Lee et de Shirley… en parfait état ! Nos deux policiers, en revanche, paraissent prostrés. Ils peinent à articuler les mots et réclament vivement à boire. Après examens cliniques, une déshydratation et une hypoglycémie des plus sévères sont décelées. Les sérums idoines sont administrés.

 

Mais il y a plus mystérieux encore…

 

Lee arbore une barbe de quatre jours, alors qu’il s’était complètement rasé le menton la veille. Les montres électroniques des deux flics indiquent 3 h du matin… du 2 avril 2005 ! Ainsi, Lee et Shirley ont passé quatre jours Dieu seul où, alors que le temps « normal » laisse croire qu’ils n’ont été retrouvés qu’une heure après leur départ du poste huit.

 

Autre détail d’importance : du poste 25 au poste 42 se présente au moins un témoin du mystérieux camion et de sa disparition soudaine et incompréhensible. Tous ceux qui s’adressent à la police quant à cette affaire ont environ une heure de retard par rapport au temps dit normal : alors qu’il est 2 h 15 heure de Préhistorvilles lors de leur déposition, toutes les montres des témoins indiquent clairement 3 h 32 ! Toutefois, personne n’a remarqué la « collision » entre le camion et la bagnole des policiers…

 

Au jour d’aujourd’hui, aucune explication n’a été donnée à ce cas, l’un des plus troublants du kilomètre 141 de la route Préhistorvilles-Archéoptx.

 


[1] L’équivalent de notre Internet…

 

[2] Métanium Cosmique est une série de science-fiction multi-saisons très prisée dans tout Imaginos.

 

[3] Exactement 10 000 $ (1 I = 5 $)

 

[4] Ominous Investigation est un service privé spécialisé dans les enquêtes des dossiers de caractère paranormal certain (fantômes, vie extraterrestre, occultisme, etc.)