Le cimetière de Rhatrageux

Rhatrageux, bourgade plutôt calme à 5 km à l’Ouest de Préhistorvilles, abrite à sa périphérie un cimetière parmi les plus vieux et les plus vastes de Fibreux. Les de cujus des deux lieux précités y reposent pour longtemps en profitant de la fraîcheur que procurent les innombrables eucalyptus et baobabs en son sein. De jour, Rhatrageux et son cimetière sont un lieu touristique fort fréquenté en tout temps, figurant même dans la liste des sites imaginiens à caractère de patrimoine. De nuit cependant, le sinistre qui y plane a comme propriété d’éloigner instinctivement tout individu. En effet, le cimetière de Rhatrageux est désert dès le coucher du soleil ; pas même la trace d’un gardien ! Et ce, vu (et malgré) les événements on ne peut mieux mystérieux qui s’y produisent depuis des lustres.

Dans les lignes qui suivent, je vous relate quelques cas parmi les plus connus et les moins anciens qui ont façonné et façonnent encore la réputation quasi-démoniaque du cimetière.

1. Bruits inexplicables

Chaque nuit de pleine lune, que le ciel soit couvert ou étoilé, douze coups sonnent minuit dans le cimetière de Rhatrageux. Les cloches retentissent si fort que toute la bourgade les entend parfaitement. Mais il y a mais : aucun clocher n’existe à Rhatrageux, si ce n’est celui de l’église principale. Or celle-ci ne sonne les cloches qu’à partir de 5 h 30 ! Par ailleurs, comme je l’ai dit, les sons proviennent du cimetière. À ce jour, nul n’a pu s’expliquer pareille diablerie.  De toutes les façons, la population du coin s’accommode de cette situation, au point même de ne plus y prêter attention.

En revanche, personne n’apprécie le cri lugubre et strident de jeune fille poussé de temps à autre après 21 h en plein centre du cimetière. C’est un cri profond et doublé d’étranges échos, si glaçant qu’on peut pâlir à l’instant de son écoute ! D’aucuns spéculent qu’il serait la réminiscence ectoplasmique des hurlements de douleur d’une certaine Earnie Desburps, adolescente présumée sorcière et retrouvée écartelée au cimetière exactement le 10 mai 1745.

Enfin, quelques rares promeneurs qui ont osé pénétrer dans le fameux cimetière n’ont pas manqué d’entendre des murmures incompréhensibles, des rires méphistophéliques, voire des grognements tenant du chien et du porc ! Inutile de signaler qu’une fois les tympans des témoins ayant vibré sous ces sons pour le moins inquiétants, lesdits témoins n’ont pas eu d’autre résolution que de détaler à toutes jambes…

2. La balançoire de Gustav Ilengob

Quelque part dans le cimetière Rhatrageux, un peu à l’écart, on peut apercevoir une petite balançoire d’enfant, tout ce qu’il y a de plus ordinaire… Enfin, en apparence. Elle a été placée jute à côté du sépulcre de Gustav Ilengob, un petit garçon de 9 ans mort le 4 juin 2004, écrasé par une bagnole qui a oublié de freiner. Notre garçon, en effet, adorait s’amuser sur une balançoire. Eh bien, depuis que ce long siège métallique suspendu par des cordes de même nature fait partie du décor du cimetière, il subit, s’il faut ainsi le dire, une influence d’outre-tombe.

De prime abord, plus d’un remarqueront que la balançoire de Gustav est propre comme un sou neuf et ne souffre d’aucune corrosion : elle n’est nullement attaquée par la rouille. Or la peinture à l’huile appliquée dessus paraît des moins épaisses. En principe, elle devrait rapidement s’étioler, puis se craqueler, compte tenu du climat très pluvieux et assez torride de la région de Fibreux.

La fameuse balançoire est cependant dotée de propriétés bien plus étranges…

C’est qu’il est courant, certaines nuits, de voir avec saisissement le siège prendre un mouvement oscillatoire, sans le moindre vent ni la moindre intervention humaine ! Bien entendu, il est toujours possible d’arrêter le mouvement, mais celui-ci reprend quelques secondes plus tard. Ce curieux manège peut prendre des heures et ne se déroule jamais à la lumière du jour.

Il n’y a pas si longtemps que ça, un intrépide qui prenait les partisans du paranormal pour des lunatiques décérébrés osa s’asseoir sur la fameuse balançoire en mouvement, vers deux heures du matin. Il eut le choc de sa vie : son visage se crispa violemment, ses yeux sortirent littéralement des orbites et sa bouche, grande ouverte, était muette. Pour l’instant, notre individu sombre dans un état catatonique dont il ne s’est jamais remis. Il se contente de bafouiller « accident » à longueur de temps. S’est-il remémoré très intensément les circonstances du décès du petit Gustav ? Seul Dieu et lui le savent…

3. Morts animales peu orthodoxes

Contrairement aux mutilations animales mystérieuses assez nombreuses aux States où généralement toute trace de sang semble effacée, les cadavres rencontrées de temps à autre au cimetière de Rhatrageux sont ensanglantés. Au moins une fois par semaine, on retrouve déchiquetés et très souvent méconnaissables chats, chiens et même rats ou lapins. Le 13 octobre 2006 (un vendredi !), on a même, ô humour cynique, aperçu au fin fond du cimetière une chèvre éventrée pendue, les viscères répandues à terre. Comme nul ne désire traîner nuitamment dans le cimetière de Rhatrageux, aucune enquête n’a été menée. À Malether, même les policiers (surtout eux, en fait) sont très superstitieux. La thèse communément admise est celle des psychopathes satanistes, néophytes ou aguerris, qui assouvissent leurs mesquines passions sur de pauvres animaux. Il convient néanmoins d’admettre que cette théorie s’avère branlante lorsqu’on sait qu’une nouvelle inconnue vient compliquer l’équation déjà pas si simple : aucune charogne retrouvée dans le cimetière n’a subi de décomposition immédiate. On a bel et bien vu des corps demeurer un mois durant sans un signe quelconque de putréfaction ! Par ailleurs, fait hautement insolite, les mouches ne daignent guère pondre sur ces chairs mutilées. Examinées en laboratoire, lesdites chairs n’ont révélé aucun agent toxique ni aucune substance radioactive. J’aimerais savoir comment nos satanistes foldingues ont pu doter nos animaux sacrifiés de propriété si extraordinaires.

4. Agressions d’un autre plan

Bien que les grilles du cimetière de Rhatrageux soient solidement cadenassées de 19 h à 6 h, il est un trou percé dans le mur, de presque deux mètres de haut et pareil de large, qui permet à quiconque le souhaite de pénétrer. On a beau essayer de le combler à l’aide de briques. Mais dans les jours qui suivaient, le même trou réapparaissait, les briques étant en menus morceaux, à même le sol ! Si le lieu est sous caméra de surveillance, rien ne se produit, jusqu’à un moment de distraction, notamment soit lorsque lesdites caméras sont hors service (panne ou coupure d’électricité), soit lorsqu’elles sont retirées. Or si ce passage n’existait pas, beaucoup éviteraient pas mal de désagréments, voire auraient épargné leur vie.

C’est que nombre de flâneurs imprudents et impudents qui se sont tapé le luxe de s’aventurer dans le cimetière de Rhatrageux tard la nuit ont eu à subir certains sévices corporels. Plus d’un ont reçu des gifles provenant d’on ne sait où. Quelques autres ont trébuché sur des obstacles invisibles. Il y en a même qui ont hurlé de douleur en sentant une main pincer leurs couilles avec force !

Sachez cependant, chers lecteurs, que ce genre de facéties peut carrément virer en des comportements beaucoup plus violents et moins comiques…

Pour exemple, je cite le cas de deux lycéennes de Terminale, Nelly Tuafn et Estelle Piakho, qui rentraient d’une beuverie entre potes un samedi de novembre 2000. Complètement saoules, elles s’introduisirent dans le cimetière par le fameux trou, sans savoir d’ailleurs comment ni pourquoi. Soudain, dans leur démarche titubante, l’une d’elle eut envie de tout rendre. Les mains sur un caveau, Estelle dégobilla copieusement. C’est alors que quelque chose d’incroyable et d’horrible survint : un bras émacié portant des doigts aux ongles très longs jaillit brusquement de la pierre et étrangla notre fêtarde. Nelly, dont l’ivresse se volatilisa à la vue de ce spectacle digne d’un film trash, cria de toute la force de ses poumons. Par bonheur, l’étrange bras regagna sa tombe, toujours en traversant le caveau ! De profondes blessures marquaient le cou d’Estelle, étendue par terre. La Police, alertée par téléphone par certains habitants ayant entendu les hurlements de Nelly, parvint au cimetière assez rapidement. La copine de cette dernière fut vite amenée à l’hosto. Elle s’en sortira trois semaines plus tard après cinq jours de coma et de soins intensifs.

Depuis cet événement difficile à ôter de la mémoire, nos deux filles ont juré de ne plus picoler et ont ardemment demandé à leurs proches de ne point les inhumer à Rhatrageux.

5. Cas de décès

Le cimetière de Rhatrageux, ironiste d’un goût douteux, se prend parfois à retirer la vie de quelques impénitents qui osent braver certains prescrits élémentaires de bonne tenue spirituelle. Et il s’agit la plupart du temps des morts hors du commun, parfois très violentes, toujours étranges. L’histoire des fossoyeurs Conan Mibwak et Stan Daravlanz a fait le tour de toute la région de Fibreux. En effet, nos deux habitués des morgues et des enterrements figuraient parmi les nécromanciens les mieux cotés de Préhistorvilles. Ils ne se contentaient pas d’inhumer des maccabées. Bien souvent, à l’insu des gens, pour des raisons pas très avouables, il leur arrivait d’exhumer des corps fraîchement enterrés. Ils commirent ce 7 mai 2007 l’impardonnable erreur de chercher à déterrer la dépouille d’un certain Kos Mascarinsky, sénateur occultiste de haut vol ayant atteint le 12e degré de la Ziptre[1]. Alors que Stan et Conan poussaient de toutes leurs forces le lourd couvercle en marbre recouvrant le cercueil, une espèce de tourbillon poussa totalement le caveau et entraîna Conan vers la tombe d’où émanèrent instantanément des cris semblables à des rugissements. Stan, instinctivement, recula de plusieurs pas. Dans les secondes qui suivirent les sons peu rassurants, une épaisse éclaboussure sanglante jaillit et se projeta sur le visage et sur le torse du fossoyeur encore en vie. Son pote Conan avait tout bonnement disparu. Le cercueil, lui, était toujours fermé. L’habituel silence assourdissant du cimetière de Rhatrageux pesait de nouveau. Stan décampa comme un lièvre, abandonnant ses « outils de travail ». Après avoir couru à peu près dix minutes, il s’arrêta, en état de choc. Un agent patrouillant dans les parages le ramassa et l’emporta au commissariat le plus proche. Stan s’expliqua quand il retrouva une partie de ses esprits. Vu néanmoins qu’il était plein de sang et surtout compte tenu de la bizarrerie de son histoire, les poulets ne crurent un traître mot de sa version. Ils optèrent plutôt pour la thèse du tueur fou. Notre fossoyeur fut incarcéré et les flics enquêtèrent. On ne revit plus jamais le corps de Conan. La tombe de Kos, qui avait « aspiré » notre pauvre compagnon d’infortune, contenait le cadavre du sénateur en un état normal, je veux dire en décomposition ordinaire, et du reste sans trace de projection sanglante ! Que s’était-il donc passé ? Mystère… Faute de preuve, Stan fut condamné non pas de meurtre, mais de tentative de violation de sépulture. Dix-huit mois de tôle à Imaginos, qu’il purgea in toto.

Cette sombre affaire n’est pourtant rien comparé à celle du 21 décembre 2001. En ce jour de solstice d’été à Fibreux, les premiers visiteurs furent témoins d’un bien troublant spectacle. Huit individus, six hommes et deux femmes, étaient disposés en étoiles, nu comme le jour de leur naissance. Tous avaient la tête tranchée net et les pieds joints autour d’une grosse pierre au-dessus d’une tombe. Sur le dos de chacun d’eux ressortait en tatouage un symbole imaginiens des plus occultes très prisé en magie noire. Tous les journaux du mini-monde couvrirent l’événement. Il convenait d’arrêter l’auteur de ces homicides inhumains. Police, armée, services secrets, tous se mirent à cette tâche. Hormis l’identité et d’autres renseignements détaillés de chaque victime, aucune information utile ne pointa son nez. L’arme du crime demeure jusqu’à ce jour introuvable, ce qui écarte par ailleurs la thèse du suicide. On croirait qu’un sabre invisible (vu la précision des décapitations) mû par une main pas plus apparente aurait coupé la tête de huit personnes comme pour accomplir une mission, aussi abominable paraisse-t-elle. Était-ce l’esprit d’Azarias Werbüür, ésotériste de très haut rang dont le corps gisait dans la tombe du sacrifice, qui voulait rappeler certains de ses fervents adeptes ad patres (pour ne pas dire ad infernum) ?



[1] La ziptre est une société secrète imaginienne mal réputée qui plonge ses racines dans des forces ténébreuses et qui n’a rien à envier aux Illuminati ni aux francs-maçons terrestres.