Étrange ciel fibreux

  Depuis Dieu sait combien de siècles, la population fibreuse, voire de ses alentours, a de temps à autre l’impression qu’au-dessus de sa tête, les choses ne tournent plus rond. Elle est confrontée, en effet, à des phénomènes tellement inattendus et irrationnels qu’il y a lieu de se demander s’ils sont atmosphériques ou astronomiques. Ce qui est acquis, c’est qu’ils sont célestes… Et fort heureusement, il est question de phénomènes relativement rares. Je vous livre ici les cas les plus saillants et les plus déroutants, en m’efforçant de donner ceux plus proches de nous.

1. Pluies de n’importe quoi, sauf d’eau…

  La nuit du 17 au 18 mars 1994, une partie du douzième et du premier arrondissements de Préhistorvilles connut une véritable averse qui dura un peu moins d’une heure. Au petit matin, les paisibles citoyens furent estomaqués lorsqu’ils virent non pas des flaques d’eau, mais… de sang ! La rivière Stégonia ainsi que les caniveaux charriaient le même liquide. Des analyses pointues révélèrent que c’était du sang… de canard ! Pour les scientifiques sceptiques, la messe était dite : nos palmipèdes en migration auraient été victimes d’un accident de type collision. Explication tordue, voire obtuse : faudrait au moins 100 000 canards pour produire autant de sang. Canards dont on ne retrouva rien, même pas une rémige ! De plus, quel genre d’accident ? Relevons tout de même un détail : durant la sanglante précipitation, tout le monde, comme par hasard, dormait à poing fermé, de sorte que l’on ne vit que l’accomplissement du phénomène, mais pas son commencement ni son déroulement…

  Moins agréable fut la chute, sur plusieurs hectares de champs cultivés… d’excréments humains liquides et verdâtres !!! Cela se passa à Fluronc, à 471 km au Nord-Ouest de Malether (1), le 5 octobre 1999, de 14 h 20 à 14 h 35 environ de manière ininterrompue. L’odeur était tout simplement épouvantable. Par bonheur, personne n’était à l’extérieur au moment des faits. Nos doctes savants, comme à l’accoutumée, s’empressèrent de donner un sens à cette diarrhée aérienne : un avion aurait malencontreusement vidé ses toilettes là où il ne fallait pas. Sans blague ! La prodigieuse quantité de merde répandue (pour ne pas dire épandue) dépassait plus que largement en volume plusieurs Boeings 747, du moment que tout fut recouvert d’une couche de 30 cm ! Sacrés scientifiques, toujours le mot pour rire…

  Dans la ville d’Iletabom et dans sa périphérie directe, une extraordinaire pluie de fretins et de sardines surprit les citadins le soir du 24 mars 2004. Cet afflux de poissons prit une bonne demi-heure, ponctué de courtes pauses atteignant parfois trois minutes. Les arbres, les toits et le sol étaient jonchés de ces animaux aquatiques, par-dessus le marché vivants et frétillants ! Chose curieuse, nos sympathiques créatures étaient dépourvues d’écailles… Ceci n’empêcha pas plus d’un d’en faire une consommation immodérée, confinant à l’indigestion : ces poissons tombés du ciel (véritable don… du Ciel) avait, semble-t-il très bon goût. Ce qui n’était pas du tout le cas de la triste explication des météorologues dont la profonde stupidité ne méritait pas l’ombre d’une discussion : les poissons proviendraient de l’Étang Iponeug à 400 km de là. Il est bon de savoir qu’aucune trombe d’eau ne siphonna le fameux étang qui, par ailleurs, ne renfermait en son sein qu’une seule espèce de poissons : des silures…

  Une autre chute, malheureusement trop courte, réjouit les badauds de la Rue Spolionat de la bourgade de Nhytr, à 27 km au Sud de Préhistorvilles, en la matinée du 27 décembre 1998. En effet, 50 secondes durant, comme venant du néant à un point quelconque du firmament, mais pas très haut, des pièces de 50 astragales (2) s’abattirent massivement sur l’asphalte de la voie. Il y eut des dégâts matériels, mais bizarrement aucun blessé ni tué, bien que les pièces aient paru provenir d’une distance de 15 m de hauteur. Je le répète, cette monnaie providentielle sortait d’on ne sait où. Là, nos éminences grises ne virent aucune explication à fournir. En complicité avec les médias, ils décidèrent de carrément ignorer l’affaire ! La Science, à Imaginos, n’aime pas passer pour une conne…

  Le même jour, à dix kilomètres de là, six heures plus tard, à la place marchande d’une autre bourgade dénommée Fikofion, ce n’est pas du pognon, mais toutes sortes de choses, qui tomba des nues. Dans un rayon de 20 m, le sol était couvert de casseroles, guenilles, jouets pour enfants, chaussures usagées, voire… de téléphones portables et de téléviseurs ! Cette pluie d’un genre unique fit des victimes et causa de sérieux dommages : une dizaine de morts, 49 blessés, des étalages détruits. Le Père Noël avait-il eu une panne de traîneau ? En tout cas, on ne vit ni le gros vieillard ni son mythique moyen de transport lors de ces événements étonnants, pas plus que le moindre engin aérien, d’ailleurs. La seule chose dont est sûr est que la chute devait provenir d’assez haut. Une fois de plus, évitant le ridicule, les grands prélats de la Science se servirent de la redoutable arme du Silence. Silence radio, silence télé, silence dans la presse écrite. Seuls quelques sites friands de paranormal brisèrent ce honteux mutisme.

2. Jour ou nuit ?

  La date du 13 août 1990 restera à jamais gravée dans la mémoire de tout Imaginos, compte tenu du miracle quasi-biblique qui se produisit ce lundi matin. Une journée superbement ensoleillée s’annonçait. Les gens vaquaient ordinairement à leurs occupations, tout semblait se dérouler pour le mieux quand progressivement une obscurité anormale envahit une bonne partie de la région de Fibreux, Préhistorvilles compris. On aurait dit qu’une épaisse couche de nuages masquait l’astre du jour. Mais tel n’était pas le cas. Le soleil, aux yeux des observateurs éberlués, semblait rapetisser. Lentement, le ciel passa du bleu au vert pétrole et continua à s’assombrir. Le soleil prit l’aspect d’un petit point jaune qui disparut par après. Trois quart d’heure plus tard, le firmament prit une teinte brun foncé, puis vira en moins de cinq minutes au noir impénétrable ! À 11 h du matin, on se serait cru à minuit ! Les lampadaires s’illuminèrent automatiquement. Un mouvement général de panique gagna tout le monde, y compris les animaux diurnes. Les chauves-souris sortaient de leur tanière, ainsi que les hiboux, cafards et autres grillons. Les églises étaient bondées de fidèles s’imaginant leur dernière heure ayant sonné.

  Au plus fort de l’hystérie collective, après plus ou moins une heure d’obscurité totale, les ténèbres se dissipèrent de curieuse manière, comme si elles se dissolvaient ou s’émiettaient. En moins de 30 secondes, la lumière du soleil revint dans tout son éclat, manquant d’aveugler pas mal de gens. Vers midi dix, tout était revenu à la normale. Probablement désagréablement surprise, la gent nocturne regagna son repaire. Timidement, la population fibreuse reprit ses diverses activités.

  Les observatoires se retrouvèrent submergés de coups de téléphone les 24 h qui suivirent. Fallait bien que nos astronomes, si chers à leur déesse Raison, fournissent la clé de ce mystère quelque peu… ombreux. La clé, ils ne l’avaient pas… Pour rassurer les individus légitimement dépassés et stressés, à défaut d’explications logiques, il convenait de leur servir sur un plat des mensonges aux relents scientifiques. Pas question de raconter sur les ondes qu’il s’était agi d’une éclipse solaire. Le tartempion basique imaginien sait qu’une éclipse de soleil ne dure guère, dans sa phase totale ou annulaire, plus d’un quart d’heure. Or le noir d’encre prit une heure. Du reste, la disparition de l’astre du jour ne s’opéra pas comme avec une éclipse : le soleil semblait diminuer de taille, alors qu’en cas d’éclipse, il est doucement entamé. Cerise sur le gâteau, aucune éphéméride ne signala ce jour-là une occultation de quelque corps céleste que ce soit par un autre !

  À l’issue d’une malhonnête cogitation, les cerveaux enfiévrés des faiseurs de désinformation accouchèrent finalement ceci : la pollution atmosphérique couplée au gigantesque incendie de la sapinière de Lanztaz (3) créa un phénomène complexe de réfraction lumineuse qui engendra une atténuation presque totale des rayonnements du spectre visible. Il y eut certes incendie quelques heures auparavant. Mais la fumée issue du brasier fut transportée en direction de l’Ouest, à l’opposé de la région de Fibreux. Même au lieu de l’embrassement de tous ces conifères, le soleil luisait avec force ! Par ailleurs, les témoins du troublant spectacle de « nuit diurne » n’ont jamais rapporté qu’ils sentaient dans l’air comme une odeur de brûlé… Comble du malheur, à l’aide de schémas trompeurs obtenus grâce au concours salutaire de Dame Informatique, nos chercheurs parvinrent à faire gober cette pseudo-preuve au plus grand nombre.

  Certains autres chercheurs à l’esprit plus honnête et plus ouvert, histoire d’être au-dessus de la mêlée, désirèrent voir la chose de très haut en exigeant de l’ASI (4) des photos satellites de Fibreux et de ses alentours. Les serveurs de l’Agence ne fournirent et ne fournissent jusqu’à présent aucune image de la zone concernée datant du 13 août 1990 ! Les techniciens prétendent qu’il est là question d’erreur logicielle ! Survenue au moment des évènements, comme par hasard… Il est plutôt probable que tous les documents extra-atmosphériques compromettants soient dissimulés en lieu sûr. Je parie que ce que les astronomes ont eu à voir les a suffisamment secoués pour qu’ils n’en parlent qu’à fort peu de gens.

3. Pleine lune à 13 heures

  Mardi 24 février 2009. Une journée des plus quelconques se déroule à la cité de Lhaurkayu à 210 km à l’Est de Malether. Un ciel radieux traversé de rares cirrus s’offre depuis l’aube aux habitants. Et depuis sept heures du matin, une heure après le lever du soleil et toujours à l’Est, une lune toute ronde fait son apparition à l’horizon. Le citoyen lambda, occupé à autre chose que la contemplation de l’azur, ne remarque même pas ce singulier phénomène. C’est plutôt l’individu rompu à l’observation céleste qui se dit, du reste tardivement (vers 13 h) que quelque chose tourne carré. En effet, les ordinateurs des deux astronomes de la cité, Stu Argkly et Lex Diunbmi, sont formels : ce jour est jour de nouvelle lune. La pleine lune est censée tomber le 8 mars, environ deux semaines plus tard, à 18 h 48 locales. Quant bien même ce serait le cas ce 24 février, de mémoire d’Imaginien, il n’a jamais été observé de pleine lune en plein jour. Lex et Stu doivent accepter l’évidence : ce qui se déplace actuellement au-dessus de Lhaurkayu n’est pas l’astre sélène…

  Pour en avoir le cœur net, ils abandonnent un instant l’observation de la Constellation des Dréons et dirigent la lunette vers la fausse lune. Surprise de taille : sans grossissement artificiel, la chose dévoile sa structure : un amas laiteux semi-transparent estimé à environ 43 km au-dessus du sol ! Fort confus, nos hommes de science passent des coups de fil qui à l’Observatoire de Préhistorvilles, qui chez des connaissances dans les parages. L’Observatoire de Malether déclare ne rien observer de bizarre. En revanche, dans un rayon de 100 km environ, le phénomène est parfaitement perceptible. Le simulacre lunaire se « coucha » vers 19 h locales.

  La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Comme il fallait s’y attendre, les hautes autorités astronomiques (pas nos jeunes astronomes sans renommée) accaparent l’affaire. La complexité de l’explication qu’ils fournissent dissimule mal leur ignorance du problème et leur incapacité absolue à le résoudre. Aux dires de nos respectueux pontifes de la toute-puissante Ratio, la lune mystérieusement aperçue à Lhurkhayu et à ses environs serait apparue suite à une réfraction atmosphérique (encore !) due à des conditions idéales d’humidité et de luminosité. Les images de synthèse balancées au JT du soir paraissent si convaincantes que le commun des mortels tombe dans le panneau. La quasi-totalité des observateurs du ciel a mal aux côtes à force de rire de ces âneries. Après s’être bien marrés, un sentiment de frustration les gagne. De quel droit peut-on se moquer ainsi de la noble profession d’astronome ? Une pétition est signée une semaine après l’étrange manifestation céleste par 452 hommes du domaine, pétition qui réclame une explication des choses. Un silence plus qu’assourdissant pèse de son poids comme toute réponse. Ne nomme-t-on pas à juste titre l’Armée imaginienne et l’ASI les « escamoteuses enterreuses »… de dossiers sensibles ?

  Cette fois néanmoins, il y eut fuite d’informations. Un membre influent de la boîte, vraisemblablement indigné de l’énorme menterie livrée en pâture aux cervelles des masses crédules, se résolut de parler discrètement sur Infoway (5), sous couvert d’anonymat, cela s’entend. Ses dires (pour ne pas dire ses écrits) confirment les observations de Lex et de Stu : une forme opaline semi-opaque, quasi-circulaire et de taille époustouflante, s’était effectivement amusée à singer le déplacement de la lune. Elle était possiblement de nature plasmique et planait non pas à 43 km au-dessus des têtes, mais à environ 91 km. Cette forme était sûrement douée d’intelligence, son déplacement régulier et son mimétisme lunaire le laissant penser. À vous de tirer vos conclusions quant à sa nature et à son origine !

4. Suspects bruits célestes

  Un peu avant le lever du soleil, sous un ciel encore étoilé dépourvu de nuages, les habitants du village d’Enn-Vujn, à 652 km au Sud de Préhistorvilles, entendent ce 30 novembre 2002 des grondements lointains. On croirait des obus, sauf que le son se prolonge durant parfois une minute en diminuant à peine d’intensité. La fréquence des coups est irrégulière, allant de trois par minute à un seul toutes les heures. Vers 17 h, les bruits semblent se rapprocher du village. Ils cessent subitement vers 23 h et s’éloignent progressivement. Deux jours plus tard, l’Armée donne une interprétation au phénomène : tirs balistiques d’essai à la base d’Amakuf, à 200 km de là. Cela satisfait pleinement les campagnards. À peine trois obscurs hebdomadaires du coin en parlent, le plus brièvement du monde, c'est-à-dire en un seul paragraphe de moins de 150 mots ! Avec un peu de recul, plus d’une personne avisée constate qu’il est question ici, une fois de plus, de désinformation. C’est que le son d’aucun dispositif ou engin imaginien ne peut s’entendre distinctement à 200 km, même après réflexion sur un obstacle quelconque. Par ailleurs, effectuer des tirs balistiques de l’aube à 23 h sans contexte de guerre constitue des dépenses inutiles de munition, d’énergie et de temps. Enfin, les sons provenaient manifestement du ciel et semblaient parfois se rapprocher du village d’Enn-Vujn. Durant cet insolite phénomène, aucun tremblement de terre ne fut ressenti ni aucun éclair aperçu, le temps étant on ne peut plus clément ce jour-là. Bref, on a affaire à quelque chose que la tortueuse Science ne s’explique pas…

Tout aussi inexpliqués s’avèrent les craquements de tonnerre ressentis à Instarv City, à 51 km au Sud-Ouest de Malether, le 18 septembre 2001. De 16 h à 20 h, le ciel de la ville minière était zébré de gros éclairs qui produisaient un vacarme d’une rare violence. Les décharges électriques furent si répétées et si intenses que le courant se coupa dans toute la cité et les communications cessèrent de passer vers 18 h ! Heureusement, on ne recensa aucun impact de foudre. « Les orages, même forts, quoi de plus normal ! », s’exclamera le lecteur. Certes. Que penser cependant si on sait que le ciel était juste recouvert d’une mince couche de brume lors des événements ? Une brume si mince que la journée, le firmament était bleu, le soleil bien visible et la nuit piquée d’étoiles ? Convenons-le, le brouillard ne peut produire ce type de perturbations ! Tout météorologue le sait parfaitement. Mis à part ceux délégués par la prélature scientifique imaginienne qui osèrent extravaguer en direct qu’une tempête magnétique en provenance du Soleil engendra et entretint ces conditions inhabituelles. Tempête magnétique dont aucun observatoire ne remarqua la présence ! Certains ésotéristes soupçonnent que ces éclairs sans pluies ni cumulonimbus font partie des signes de temps de la « Grande Transformation » (6), tels que décrits dans le Livre des Grevins, un opus prophétique écrit en 1140 sous moult transes (23 au total) par un drôle de curé de Brouillarvilles, l’Abbé Rastus Flerkss.

  Alors que les éclairs terrifiants d’Instarv City et les obus invisibles d’Enn-Vujn ne firent aucune victime humaine, les événements préhistorvillois du 11 avril 1996 tuèrent officiellement 53 personnes, officieusement au moins 280 ! Les dégâts causés se chiffrèrent à 62 000 I (310 000 $). En effet, en ce jour pluvieux sans le moindre éclair, la moindre foudre, le moindre tonnerre, une explosion apocalyptique ébranla le ciel et toutes les maisons du centre-ville. Toutes les vitres à dix kilomètres à la ronde volèrent en éclats, blessant grièvement un nombre incalculable d’individus. Suite au choc dû au bruit (qui s’entendit bien au-delà de Préhistorvilles), plusieurs hypertendus et autres gens au cœur fragile succombèrent instantanément. La nouvelle fit la une de tous les journaux, qu’ils soient papiers, télévisés, radiodiffusés ou électroniques. Les scientifiques, pour cette fois, sûrement en respect de la mémoire des défunts et des familles éplorées, ne constatèrent que les faits. Ils émirent l’hypothèse de l’explosion, mais reconnurent, ce qui est très rare de leur part à Imaginos, n’avoir aucune explication à fournir, vu la bizarrerie de ce qui s’était déroulé. En effet, bien qu’on ait su que la mortelle déflagration causa des avaries sur une surface étonnamment rectangulaire, nul ne décela une quelconque trace de ce qui a détoné. Pas l’ombre d’une fumée ni le flottement d’une odeur particulière. Pas la trace du moindre explosif. Autre détail troublant : seules les vitres furent sérieusement endommagées, mais aucune construction métallique, en béton, de plastique ou de bois ! Ce qui laisse supposer que ce ne sont pas les vibrations insupportables qui provoquèrent les dégâts matériels, mais une espèce de phénomène de résonance susceptible de briser le verre. Par ailleurs, la terre ne trembla pas lors de l’explosion ; celle-ci provenait bel et bien du dessus…

5. Une trouée dans la nuée

  Tombolo, un lieu maudit de Fibreux à 300 km à l’Est de Malether, ne se contente pas que d’abriter des sorciers accomplis. L’endroit est comme chargé de quelque effluve maléfico-occulte, au point même que sa localisation GPS est pratiquement impossible. On y accède le plus souvent par la voie des airs, généralement en hélico ou en avion, et encore. Je m’intéresse précisément à un phénomène des plus curieux qui se manifeste de temps à autre dans la voûte céleste tombolienne. Quelques témoins prétendent l’avoir aperçu en 1941, d’autres en 1978. De source sûre (source dont on parlera plus loin), la dernière qu’apparut l’Ognalumamile (« La porte des Esprits »), c’était le 4 juin 2007, de 19 h 15 à 21 h 30. Mais quelle est donc cette diablerie au nom compliqué ?

  Toujours par temps nuageux et très souvent lors de fortes averses, généralement après sept heures du soir, une espèce d’éclaircie troue les nuées. On dirait un gros ovale visible du côté nord-est, faisant pas moins de 20 cm de long à partir du sol. Dans cette ellipse, point de nuage et, bizarrement, il y fait clair comme en plein jour ! Ladite ellipse plane lentement durant environ trois heures en direction du Nord, puis disparait petit à petit dans les stratocumulus. Chose étrange, au moment de la disparition du truc, la pluie cesse comme par enchantement.

  Nos experts savants bardés de tas de diplômes et de doctorats ont pu trouver, selon eux et eux seuls, la cause de cette lumière insolite à forme si géométrique. Il s’agit (et non il s’agirait) de la réflexion des derniers rayons solaires sur les hautes couches atmosphériques. D’autres chercheurs ont même proposé la piste des nuages noctulescents, du moment que lesdits nuages apparaissent fréquemment quelque temps avant le lever ou quelque temps après le coucher de l’astre du jour. Rigolotes explications, en vérité. Concernant la thèse fumeuse de la réflexion des rayons sur les couches atmosphériques, beaucoup se sont demandé comment ces rayons se débrouillent pour traverser de sombres et épais nuages d’orage et prendre une forme ovoïde. Quant à la théorie des nuages noctulescents, tout aussi insoutenable, il est certes vrai que le phénomène peut se dérouler après le coucher du soleil. Toutefois, par quelle magie des nuages si haut situés (7) ne sont pas masqués par les bas nuages de pluie qui, par-dessus le marché, s’écartent même pour laisser la place à leurs confrères haut placés ? Par quel autre merveilleux stratagème des nues peuvent-elles arborer des formes aussi régulières durant des heures ? En somme, nos idolâtres de la Rationalité nous mènent ici en bateau de croisière.

  Une chose semble cependant authentique : un informateur digne de foi, versé dans la magie fibreuse depuis des décennies, nous assure que l’apparition de cette fameuse trouée lumineuse coïncide avec une activité hors du commun sur le plan occulte dans le village de Tombolo. Les incantations y sont décuplées, ainsi que les sacrifices humains mystiques. La source X révèle par ailleurs un élément inquiétant : l’Ognalumamile, comme l’indique si bien son nom, est un passage vers un autre monde, une brèche temporaire entre l’univers imaginien et une autre réalité !... Cette info sensationnelle est confortée par une autre, non moins choc, livrée par une autre source que je nomme Y., source œuvrant dans les hautes sphères de l’Armée. C’est qu’un gros avion-laboratoire de la taille d’un Airbus A380, effectuant des mesures et des tests dans le plus grand secret, se volatilisa, lui et les 37 personnes composant son équipage. L’appareil s’était assurément rapproché d’un peu trop près de la « Porte des Esprits ». Le dramatique et insolite événement aurait eu lieu le 4 juin 2007, jour de la dernière manifestation. Il ne laissa aucun débris ni aucun corps ! Désinformation habilement orchestrée ? Possible. Mais dans quel intérêt ? 

1 Malether = Préhistorvilles

2 L’astragale (a) est le sous-multiple de la monnaie d’Imaginos appelé l’imagis. Un imagis (I) vaut 5 de nos dollars américains et un astragale vaut le centième de l’imagis. Faites le calcul…

3 Lanztaz est une sous-région australe de la région de Gluant.

4 L’Agence Spatiale Imaginienne est l’équivalente de notre NASA.

5 Notre Internet.

6 La Grande Transformation est un événement tant attendu par les habitants d’Imaginos. Elle consistera en une fusion du corps, de l’âme et de l’esprit en vue d’atteindre une autre dimension physico-spirituelle…

7 Avec les nuages nacrés, les nuages noctulescents sont les plus haut perchés, généralement à plus de 25 km au-dessus du sol.