ÉTRANGES BRUITS NOCTURNES PRÉHISTORVILLOIS

La capitale fibreuse Préhistorvilles, alias Malether, brille dans le mystère et dans l’inexpliqué, surtout dès la nuit tombée. Il est même de ces coins dans cette ville qui connaissent une activité paranormale permanente, si persistante que les chroniqueurs de l’étrange sont las de raconter la même histoire sur le même lieu. À moins qu’il y  ait agression ou mort d’homme, la police ne prête d’ailleurs plus attention depuis belle lurette aux récits qui tombent sur la table de ses commissariats, récits considérés comme normaux, aussi normaux qu’un lever de soleil.

Je vous expose dans cette page web quatre types de manifestations qui se déroulent au moins neuf nuits sur dix à Malether. Leur commune particularité réside en ce que bien qu’étant souvent invisibles à l’œil humain profane, elles se présentent sonores, « atypiquement » sonores. Le bizarre n’est pas les sons en soi, mais le moment et l’endroit où lesdits sons se font entendre…

1.  Le marché « parallèle » d’Eznewplace

La place marchande la plus fréquentée de Préhistorvilles, au premier arrondissement, est le siège d’une activité trépidante toute la journée… et toute la nuit, avec la même intensité, mais, pour ce dernier cas, dans l’invisible. Cinq heures après que le dernier vendeur a laissé son étalage, alors que le marché semble vide, un murmure, bientôt transformé en un brouhaha de conversations, est parfaitement perceptible. On entend les sons du quotidien, comme les klaxons, la musique d’ambiance, les chants des oiseaux… dans un endroit désert ! Au sein de ce décor auditif fantasmagorique, on peut même s’amuser à se faire tamponner, en pleine route… Bien entendu, l’engin traverse quiconque se pointe sur son passage, sans dommage ni choc !

Aux dires des gens, tous ces étranges phénomènes existent depuis qu’Eznewplace est une place marchande, c'est-à-dire depuis 1781. Et Dame Science, depuis 1781, se perd en conjectures en essayant d’expliquer lesdits phénomènes. Comme cependant les savants n’aiment guère paraître ignares, silence total dans la presse et dans les médias, comme si rien ne se passait à Eznewplace.

Quelques vendeurs (bien physiques et bien réels, ceux-là !), dont la curiosité et le courage sont conséquents, ont plusieurs fois tenté l’expérience d’étaler leurs marchandises à leur lieu habituel de service, ou encore de s’installer dans leur shop. Immédiatement, un sentiment d’oppression et de grande angoisse, presque de panique, les envahit, à croire qu’une présence sournoise, voire maléfique, les observait. Rares sont ceux qui ont osé passer plus de dix minutes dans le marché…

Autre anomalie : aucun microphone n’est en mesure d’enregistrer le moindre son nocturne à Eznewplace. Quant aux caméras, que ce soit avec cassette ou à disque dur, ou encore à mémoire flash, elles plantent dès les premières secondes d’enregistrement ! On a également signalé des polarisations inexplicables de batterie. Plus curieux : les boussoles, au même moment, perdent leurs propriétés magnétiques à Eznewplace, l’aiguille aimantée oscillant et se dirigeant au gré des mouvements du boîtier ! Les boussoles électroniques et les GPS ne font pas mieux : ils dysfonctionnent en donnant mauvaises directions et coordonnées faussées. Ce dernier phénomène, soit dit en passant, survient quotidiennement au village de Tombolo, à environ 350 km de là, à l’est.

Somme toute, le marché principal de Malether semble une « porte induite », un endroit où, durablement (quasiment toutes les nuits et pendant au moins six heures) la frontière entre deux mondes est si tenue que l’on ressent auditivement et sentimentalement les effets de l’ « autre côté ». Mais, loin s’en faut, Eznewplace ne détient pas le monopole préhistorvillois de ce genre de comportements non normaux…

2.  Le cheval (rose) du Quartier Hasmadrur

Au Sud de la capitale fibreuse, dans une bourgade sans nom, mais rattachée administrativement au cinquième arrondissement, plusieurs résidents du Quartier Hasmadrur vivent depuis je ne sais combien d’années une chose qui, malgré son caractère répétitif, ne manque pas de les effrayer. En effet, un animal galopant et hennissant, probablement un digne représentant de nos amis équidés, s’amuse à faire une ronde à sa manière dès minuit tapante. Les bruits de sabots s’entendent parfaitement sur le sol pavé des rues, parfois rapides, souvent d’un rythme mesuré et tempéré. D’habitude, notre cheval ne se laisse pas voir. Si toutefois vous lui lancez un défi de style « Montre-toi, sale créature de mes deux des enfers !», il apparaîtra dans un détour de ruelle sous une magnifique parure… rosée ! Malheur à celui ou à celle qui aura eu le loisir d’admirer cette entité chevaline sous cet aspect peu rassurant, surtout lorsque ses yeux commenceront à briller d’une lueur orange intense et que sa langue bifide et fourchue sortira de sa gueule. Le cas, plus que déroutant, car réellement démoniaque, s’est produit le 16 juin 2008 lors d’une séance d’exorcisation du quartier. Croyez-moi sur parole : dans les heures qui suivirent cette apparition (très brève par ailleurs, car le « cheval » s’éclipsa les secondes qui suivirent), toute la foule fut prise de malaises divers et parmi les 154 personnes présentes, 82 moururent au petit matin, y compris le prêtre exorcisant ! L’infernal équidé continue sans discontinuer sa nocturne patrouille. Comme à l’accoutumée, personne n’aime, dans le quartier, sortir ou rentrer entre minuit et six heures, de peur d’abréger ses précieux jours.

Petits détails additionnels : là où est passé le mystique cheval règne une désagréable odeur d’œuf pourri… De plus, l’unique photo connue dudit cheval a le terrible pouvoir de frapper de cécité totale et irréversible quiconque la contemple plus de dix secondes. Inutile de préciser que cette photo ne sort que très rarement de l’album de son possesseur, lequel album est soigneusement conservé quelque part.

3.  Le « train routier » de l’Allée Lizafum

L’Allée Lizafum ceinture au moins trois arrondissements à l’Ouest de Malether. Ayant exactement 23 km de long et 30 m de large, il s’agit de l’une des voies les plus fréquentées de Préhistorvilles et ce, à toutes les heures. Sauf entre deux et cinq heures du mat, période au cours de laquelle, pour des raisons que je vous détaillerai plus loin, les conducteurs jugent prudent de stationner ou carrément de piquer un roupillon.

C’est qu’une locomotive invisible (reconnue telle de par son bruit caractéristique), six nuits sur sept, voire toutes les nuits en certaines années, effectue un trajet du kilomètre 3 au kilomètre 22 de l’Allée en seulement deux minutes et quinze secondes ! Au bout de ce trajet, le bruit stoppe subitement, comme si on avait appuyé sur la touche « pause » en suivant un film ! Bien entendu, au départ, c'est-à-dire au kilomètre trois, l’invisible train démarre tout aussi subitement.

Un calcul simple permet de se rendre compte que l’engin à soupapes défie allègrement les lois les plus élémentaires de la physique : hormis sa nature non apparente, la locomotive file à plus de 500 km/h !!! N’a-t-on jamais vu une machine de ce type atteindre pareille vitesse…

En outre, tout le temps que dure le passage de l’engin occulte, des variations électriques du courant du secteur, dans un rayon de cent mètres, se remarquent. On dirait que dans des intervalles réguliers, la tension baisse, puis reprend. Toutefois, les boussoles et les appareils qui ne sont pas branchés sur une prise ne sont pas affectés par ces fluctuations pour le moins inhabituelles.

Ce sont les conducteurs qui sont confrontés aux phénomènes les plus bizarres engendrés par la manifestation de la locomotive de l’au-delà. Quelque véhicule, en effet, qui se retrouve dans la trajectoire de ladite locomotive subit d’incompréhensibles crevaisons des quatre pneus au même moment, ainsi qu’une fuite de radiateur tout aussi aberrante. D’aucuns ont quelquefois rapporté de mystérieux échauffements de la carrosserie, suivis de l’explosion du véhicule. Bien évidemment, l’instant de survie prenant toujours le dessus, le chauffeur et les éventuels passagers détalent comme des lièvres dès qu’il fait un peu trop chaud à l’intérieur. Il n’a été signalé à ce jour qu’un seul cas de décès, le 17/7/1991, celui d’une magistrate trentenaire dont les portières du véhicule étaient toutes bloquées au moment de la montée de température de sa Xiphonne ([1]).

Suite d’ailleurs à cet accident mortellement irrationnel, un panneau spécial est placé tous les 500 m le long de l’Allée, indiquant qu’il est vivement déconseillé d’y rouler nuitamment, spécialement entre deux heures et cinq heures du matin.

4.  Le pont Ibnostâp

La rivière Stégonia qui longe Malether du côté du soleil levant, est traversée de ponts de tous types. Au 15e arrondissement, menant tout droit vers le Faubourg Saint-Niergs, l’un de ces ouvrages, tout de béton construit, est fièrement projeté. Outre l’ancienneté appréciable de l’édifice, le pont dont question porte même un nom, différent de celui de la rivière qu’il enjambe et du quartier où il se situe : Ibnostâp. La signification dudit nom se perd dans la nuit des temps.

Ibnostâp, lieu parfait des rencontres amoureuses, change de nature une fois l’obscurité tombée, en se transformant du coup en lieu de rencontres paranormales. En certains moments de l’année, spécialement lors des équinoxes, des cérémonies à quatre ou à cinq se tiennent aux coins ou aux bords du pont. L’actuel maire de Préhistorvilles, le dénommé Rigo Ubamak, passionné dit-on d’ésotérisme, participerait auxdites cérémonies ! Chose difficile à vérifier, vu que, comme par hasard, lors des rituels, une présence policière anormalement élevée empêche tout accès à l’édifice durant deux heures.

Il est néanmoins des trucs encore moins clairs qui se déroulent fréquemment sur Ibnostâp, nullement du domaine de la spéculation.

À partir de 22 h, tout piéton déambulant sur l’ouvrage peut entendre, juste derrière lui, un curieux et insistant son de vieille brouette qui semble le suivre pas à pas, qui cesse lorsque le promeneur ou la promeneuse s’arrête et qui reprend au moment où il ou elle reprend sa marche ! Quand cette blague de mauvais goût de l’au-delà vous frappe, ne vous retournez pas, histoire de savoir qui en est l’auteur, pour rien au monde : vous disparaîtrez à l’instant, avec ceux qui vous ont vu vous éclipser ! Et ne pensez pas que vous raconterez votre aventure dimensionnelle, car nul n’a, à ma connaissance, échappé à ce kidnapping pour le moins particulier.

Raison pour laquelle, et c’est on ne peut mieux justifié, hormis quelques aficionados du monde des ténèbres (si l’on considère leurs pratiques comme un sport) et quelques inconscients, tout le monde, d’instinct (aucun panneau ne signale un danger de disparition humaine), évite de circuler à pieds, seul ou en groupe, sur le pont Ibnostâp dès qu’il fait sombre. Que les conducteurs des bagnoles, camions et autres motos soient rassurés : la malfaisante brouette invisible et ravisseuse ne les a jamais importunés...


[1] Xiphonne est l’une des marques de monospaces les plus vendues à Imaginos.